Ischy
1923 — 1995

L'exode et la diaspora

Le village ne s'est pas vidé d'un coup. Quatre vagues successives, sur soixante-dix ans, jusqu'au départ du dernier habitant en 1995.

Quatre vagues

Après 1923 — vers l'Irak

La première migration suit la proclamation de la République turque. Elle se dirige vers l'Irak, où des communautés chaldéennes sont déjà établies.

Après la Seconde Guerre mondiale — vers l'Irak encore

Une deuxième vague part entre 1945 et 1950, dans la même direction.

1978 — les premiers vers l'Europe

Des départs individuels commencent, entraînés par des villageois de Bazyan partis comme travailleurs. Ils restent isolés et n'affectent pas la structure démographique du village.

1983-1984 — le départ massif

Les Keldani vendent leurs biens à vil prix. Le passage se fait par Istanbul, puis l'Europe et le statut de réfugié ; la plupart acquièrent ensuite la nationalité du pays d'accueil. En 1995, le village est entièrement vidé.

Le recensement de 1993

Entre septembre et novembre 1993, la communauté recense 1 367 Ischayyé dans le monde.

PaysEffectif
France1 219
Irak102
États-Unis13
Canada11
Allemagne7
Autriche7
Roumanie5
Suède3
Total1 367

Neuf Ischayyé sur dix vivaient alors en France. Ce chiffre explique pourquoi le Wikipédia francophone titre son article « Ischy » plutôt qu'« Onbudak » : c'est la diaspora française qui porte la mémoire du lieu.

L'installation en France

Région parisienne, banlieue nord principalement : Sarcelles, Garges-lès-Gonesse, Villiers-le-Bel, Saint-Brice-sous-Forêt ; également en banlieue nord-est, à Clichy-sous-Bois. Les sources turques décrivent Sarcelles comme « la capitale des Chaldéens ».

On estime à environ 20 000 les Chaldéens de France, issus d'un très petit nombre de villages du Sud-Est turc. Les Chaldéens et les Maronites se sont majoritairement dirigés vers la France, quand les Syriaques orthodoxes allaient plutôt vers l'Allemagne et la Suède.

Un couple photographié à Sarcelles en 1988
Sarcelles, 1988. Fonds familial.

Ischy dans un ensemble plus vaste. Les 1 219 Ischayyé recensés en France en 1993 appartiennent à une communauté assyro-chaldéenne estimée à quelque vingt mille personnes. Joseph Yacoub, professeur émérite à l'Université catholique de Lyon et référence francophone du sujet, rappelle que plus de 250 000 Assyro-Chaldéens furent massacrés sur une population de 550 000 lors du génocide ottoman, et que la communauté est aujourd'hui dispersée dans plus de cinquante pays.

En France, l'Association des Assyro-Chaldéens en France, fondée le 30 mai 1988 et présidée par Bruno Yakan, arrivé lui-même en 1980, est l'interlocutrice principale des pouvoirs publics. Elle œuvre à la reconnaissance du génocide et à la préservation de la langue araméenne.

Ce qu'est devenu le village

Une contradiction tranchée. La mémoire de la diaspora rapporte que le village aurait été entièrement détruit sur ordre du gouvernement en août 1993, par crainte qu'il ne serve de refuge aux opposants kurdes ; Qarayé aurait par ailleurs été enseveli par l'effondrement de la falaise qui le surplombait.

Les reportages turcs de terrain, entre 2020 et 2024, décrivent au contraire des bâtiments de pierre toujours en place et des eaux vives, un ensemble ressemblant à une cité en ruines noyée dans la verdure. La thèse de la destruction totale est à écarter : elle a probablement circulé dans la diaspora sans vérification sur place.

Ce qui s'est réellement passé

1984-1985Après le départ des Keldani, des familles s'installent. Contentieux judiciaire immédiat avec les propriétaires chaldéens.
Les nouveaux occupants convertissent l'unique église en mosquée.
1985-1993Témoignage de Mehmet Nuri Oran : « après le départ des Keldani pour la France en 1984, nous avons acheté leurs terres avec de l'argent ; nous y avons résidé de 1985 à 1993 ».
1993Le village est vidé une seconde fois du fait des affrontements ; les occupants se replient sur la belde.
1996Fouille clandestine dans l'église : mise au jour d'un os humain de 120 cm, d'un livre manuscrit des Douze Apôtres et d'une étoffe sacrée.
Aujourd'huiL'église, percée de trous par les chercheurs de trésors, continue de se dégrader. Sol et murs sont endommagés.
Ruines de bâtiments en pierre envahies par la végétation, attribuées à Ischy
Ruines attribuées à Ischy. L'identification du site sur cette image demande confirmation.

Un contentieux non tranché

La propriété du village et de ses terres fait l'objet d'une procédure judiciaire toujours pendante. Certains Chaldéens ont effectivement vendu maisons et terrains à des familles musulmanes en partant ; d'autres soutiennent n'avoir rien vendu, affirment que leurs biens ont été accaparés de force et en réclament la restitution. L'avenir du village dépend de cette décision.

Le site est par ailleurs intégré à des circuits touristiques commercialisés Hakkâri–Şırnak, présenté comme « village keldani » à visiter.

Les villages voisins

Les villages chaldéens du Şırnak — Baznaye (Doğan), İşi (Onbudak), Hassana (Kösreli), Bespin (Görümlü), Herbole (Aksu), Hozi (Ayrım), Mehri (Kovankaya), Geznex (Cevizağacı) — sont presque tous vides depuis les évacuations du début des années 1990.

Deux cas contrastés éclairent celui d'Ischy. À Geznex, les Chaldéens partis en 1989 vers la Belgique, la France, l'Allemagne et la Suède sont revenus à partir de 2003 — six ou sept familles ont remis le village en état. À Hozi, qui comptait 70 foyers, le village a été occupé après l'évacuation par une tribu de gardes de village.

Ischy fait partie des villages où aucun retour n'a eu lieu.