Ischy
Chronologie

Histoire

Le village est attesté par écrit depuis 1894, son district depuis 1548, et son diocèse depuis le synode de 410. Entre les deux, une tradition orale qui rapporte sept destructions.

Le pays avant le village

En 401 avant notre ère, les Dix-Mille de Xénophon traversent le pays des Carduques — la plus ancienne mention connue de ce massif. Le lien entre Carduques et Kurdes reste débattu par les spécialistes.

Suit la Corduène, royaume semi-indépendant décrit par Strabon, disputée entre Rome et la Perse pendant quatre siècles. En 363, le traité de Jovien cède définitivement à la Perse l'Arzanène, la Corduène — le Qardū — et la Zabdicène.

C'est dans ce Qardū que naît une histoire chrétienne continue. Le premier évêque connu de la région, Héliodore de Bet Zabdaï, est déporté par Sapor II vers 337-344 et meurt en chemin. En 410, le synode d'Isaac reconnaît l'évêque de Nisibe comme métropolitain d'Arzoun, du Qardou et du Bet Zabdaï.

Le résultat le plus solide de la recherche. David Wilmshurst établit que la région de Gāzartā fut anciennement appelée Bet Zabdaï et Qardū, et que le Qardū fut un diocèse à succession épiscopale régulière du Ve au XIIIe siècle. Or Joseph Hazzaya, le saint patron du village, y a vécu comme moine puis ermite. Le culte local n'est donc pas une importation dévotionnelle tardive.

Mar Yawsep Hazzaya

Sa biographie est établie par le Livre de la Chasteté d'Ishoʿdnah de Basra, rédigé un siècle après sa mort. Né vers 710 dans une famille perse zoroastrienne du village de Nimrud, capturé à sept ans sous le califat d'Umar II, vendu à un Arabe de Sinjar puis à un chrétien du Qardū. Il y découvre la vie monastique, demande le baptême, est affranchi et entre comme novice au monastère d'Abba Sliba. Il revient ensuite vivre en ermite au Qardū. Son frère se convertit également, sous le nom d'Abdishoʿ. Il est condamné par le synode de 786-787.

Ce qu'il ne faut pas dire. Joseph Hazzaya n'est pas né à Ischy. Aucune source savante ne le rattache au village par la naissance. La formule « village millénaire sous la protection de saint Joseph le Voyant » repose sur un raisonnement à partir du patron, non sur une attestation.

Invasions et sujétion

La tradition orale rapporte des invasions successives — Seldjoukides d'Anatolie, puis hordes mongoles qui renversent les précédents et rasent le village — et évoque sept destructions au total. Elle mentionne l'autorité du Mira'd Garqul, dont le château se tenait à l'embouchure du Khizla. Ces éléments ne sont pas datés et ne sont attestés par aucune source écrite.

Les Mirés sont ensuite remplacés par les Aghayés, seigneurs kurdes organisés en achirete — tribus autonomes de fait, hors de portée de l'autorité turque du fait de l'inaccessibilité des montagnes. Chaque famille chrétienne dépendait d'un agha censé lui devoir protection en échange de son obéissance.

Les auteurs d'ischy.fr sont explicites : cette protection n'était jamais respectée. Les habitants vivaient dans l'insécurité permanente, jamais propriétaires de ce qui leur appartenait. Ils choisissent délibérément de ne pas détailler les souffrances subies, « pour préserver la réalité de leur mémoire », et renvoient aux poèmes.

Le poème Bshimmi iwin bighaya reproduit en sureth
Bshimmi iwin bighaya, reproduit en sureth. Le poème La Nostalgie mentionne les enlèvements de jeunes filles et le travail forcé parmi les causes du départ. Source : ischy.fr

Après 1923

Le gouvernement de la jeune République lève des taxes trimestrielles collectives : une somme fixe est exigée du village, à charge pour les habitants de la répartir entre les familles selon leurs revenus. Sans subvention d'aucune sorte, les villageois s'appauvrissent et une famine s'installe.

Le village retrouvé sous un autre nom

Le dossier a longtemps buté sur une absence : Ischy ne figurait ni dans les listes du diocèse de Zakho de 1913, ni dans celles du district de Goyan. On en concluait qu'il n'était peut-être qu'une dépendance d'une paroisse voisine.

Le dépouillement intégral de Wilmshurst, mené en août 2026, montre autre chose : le village y figure bien, sous le nom d'Eshe, mais dans le district de Gwerkel — pas dans celui de Goyan, où on le cherchait.

DistrictVillages recensés en 1913
GwerkelBāziān, Halmūn, Eshe, Akol, Mār Sabrishoʿ, Hōz, Mer
GoyanBir Sivi, Sharanesh, Alanesh, Yardā, ʿUmrā, Emṭa, Bellan, Baijō, Margā

Cinq preuves convergentes

Le saint patron. Wilmshurst cite, parmi les églises survivantes du Gwerkel visitées dans les années 1950, celle de Mār Joseph Ḥazzāyā in Eshe. C'est exactement le vocable de l'église d'Ischy. Ce n'est pas un patron courant : un mystique du VIIIe siècle condamné par un synode, dont le culte est resté strictement local.

Le voisin. Wilmshurst place Bāziān immédiatement à côté d'Eshe. Le voisin ouest d'Ischy est Baznaye — aujourd'hui Doğan. La même paire, dans le même ordre.

La rivière. Le Gwerkel est décrit comme occupant « la haute vallée de la rivière Wzel ». Le Wzel est le Hezil — le Khizla au bord duquel se trouve Hal, d'où sont venues les familles Beth Yonané Yomo et Beth Poles Hanna.

Halmūn. Ce village de la liste du Gwerkel est identifié par ailleurs à Andaç, dans le district d'Uludere — celui-là même où se trouve Ischy.

Un village épargné, puis vidé tard. Wilmshurst note que « plusieurs villages du district de Gwerkel n'ont pas été inquiétés pendant la Première Guerre mondiale, et avaient encore des communautés chaldéennes jusqu'à une date récente ». Cela correspond à Ischy, épargné par le Sayfo de 1915 et peuplé de 680 habitants encore en 1976 — alors que les villages du Goyan, eux, furent détruits en 1915.

L'attestation écrite recule de 1928 à 1894. Wilmshurst rapporte qu'un manuscrit fut commandé en 1894 par Philip Yaʿqōb Abraham de Telkepe, métropolite de Gazarta, pour l'église de Mār Joseph Ḥazzāyā du village d'Eshe. Le village y apparaît comme une paroisse constituée, dotée d'une église assez importante pour qu'un métropolite lui commande un manuscrit — trente-quatre ans avant le registre turc de 1928, jusqu'ici tenu pour la plus ancienne mention.

Deux questions ouvertes du dossier se trouvent ainsi tranchées. Ischy était une paroisse autonome, non une dépendance : il figure comme village à part entière, avec son propre vocable, distinct de celui de Bāziān (Mār Ishoʿ). Et son rattachement était au diocèse de Gazarta, district de Gwerkel.

Une mise en garde du dossier se trouve rectifiée. On avait cru devoir distinguer Bāziān de Baznaye, au motif que le premier apparaissait dans le groupe Gwerkel et le second près d'Ischy, supposé du Goyan. La prémisse était fausse : Ischy étant lui-même du Gwerkel, les deux noms désignent bien le même village.

Le district, documenté depuis 1548

Eshe n'apparaît nommément qu'en 1894. Mais son district, lui, est attesté sur trois siècles et demi. Les colophons de manuscrits — ces notes de fin où le copiste indique où, quand et pour qui il a travaillé — sont ici la source principale : ils prouvent qu'un village était habité et doté d'un clergé à une date donnée.

DateFait établiVillage
1548Manuscrit copié par le prêtre ʿĪsā, fils du prêtre Abraham, de HōzHōz
1550Second manuscrit du même prêtreHōz
1562Le Gwerkel mentionné comme diocèse dans la lettre du patriarche ʿAbdishoʿ IV—
1588-1609Quatre manuscrits copiés par l'évêque Yōhannān d'AbnāyeAbnāye
1607, 1610Rapports mentionnant un évêque de Gwerkel—
1644 ou 1651Manuscrit copié à Jérusalem par le moine HormizdSheben
1671Manuscrit copié par Paul, neveu de douze ans du prêtre YōhannānSheben
1733L'évêque Denḥa de Gwerkel commande un manuscrit à Alqōsh pour l'église Mar GaddiHōz
1859Manuscrit du prêtre Zakaryā, « du monastère de Mar Sabrishoʿ, district de Gwerkel »Mār Sabrishoʿ
1894Manuscrit pour l'église Mar Joseph HazzayaEshe

Un vide de sources, non un vide d'occupation. Les colophons ne mentionnent que les villages où l'on copiait ou commandait des manuscrits. Un village sans scribe ni commanditaire fortuné reste invisible, quelle que soit son ancienneté. L'absence d'Eshe avant 1894 ne dit donc rien de sa date de fondation.

La localisation, définitivement établie

Wilmshurst situe le district « au nord-est du Jabal Jūdi, autour du cours supérieur de la rivière Hizel », et un colophon de Yōhannān d'Abnāye précise que son village se trouvait « au-dessus de Gwerkel, sur les rives du Hizel ».

Le Hizel est le Khizla de la mémoire villageoise — celui au bord duquel se trouve Hal, d'où sont venues deux des familles du village. La haute vallée du Hezil, au nord-est du Jabal Jūdi, est exactement la zone d'Uludere.

Un détail de couleur, tiré du colophon de 1548 : Hōz y est décrit comme « un village riche en abeilles et en miel, près de la forteresse de Burdqel ».

Un diocèse vieux de seize siècles

Le district relève du diocèse de Gazarta, que Wilmshurst tient pour « l'un des plus anciens diocèses de l'Église d'Orient ». Sous son nom ancien de Bet Zabdaï, il figure dans la province de Nisibe dès le synode de 410. Une liste d'évêques retrouvée par le missionnaire Arthur Maclean, tenue pour authentique par Fiey, compte cinquante-quatre évêques entre le IVe et le XIIIe siècle.

C'est le cadre dans lequel Ischy s'inscrit : non pas un village isolé apparu au XIXe siècle, mais un point dans un réseau ecclésial documenté depuis l'Antiquité tardive.

Le nom, et son effacement

La fiche de l'Index Anatolicus de Sevan Nişanyan donne, pour Onbudak : 1957 (Journal officiel) : Şiköy — 1928 : İşşi — Établissement syriaque au début du XXe siècle. Abandonné.

1928 est la plus ancienne attestation du nom turc, sous la forme İşşi — exactement la graphie qui correspond au « Ischy » de la diaspora. Ce n'est pas pour autant la plus ancienne mention du village : les sources ecclésiastiques le connaissent sous le nom d'Eshe dès 1894.

Nişanyan ne propose aucune étymologie pour İşşi, ce qui signifie chez lui qu'il ne le rattache à aucune langue avec certitude. Le village voisin, en revanche, est explicitement marqué comme syriaque.

Nom actuel1928Autre formeNote Nişanyan
OnbudakİşşiŞiköy (1957)Établissement syriaque, abandonné
DoğanBaznayeBazyan (1977)Établissement syriaque, abandonné
EskihilalHilâlŞêxan (kurde)Village chrétien abandonné

Une coïncidence de calendrier. Le diocèse chaldéen de Gazarta est supprimé le 3 juillet 1957, son territoire réparti entre Diarbekir, Alep et le nouveau diocèse de Beyrouth. La même année, un décret rebaptise le village Şiköy. Effacement ecclésial et effacement toponymique la même année.

Chronologie

La colonne de droite indique la solidité de chaque élément : ce qui est établi par une source écrite, ce qui relève de la tradition orale, ce qui est contredit.

DateÉvénementSolidité
401 av. J.-C.Passage des Dix-Mille chez les CarduquesÉtabli
363Traité de Jovien : le Qardū cédé à la PerseÉtabli
410Synode d'Isaac : le Qardou sous NisibeÉtabli
v. 710Naissance de Joseph Hazzaya à NimrudÉtabli
Ve–XIIIe s.Diocèse de Qardū, succession épiscopale continueÉtabli
XIe–XIIIe s.Invasions seldjoukides puis mongoles ; village raséTradition orale
1534La région entre dans l'Empire ottomanÉtabli
1548Premier manuscrit daté du district de Gwerkel (Hōz)Établi (colophon)
1562Le Gwerkel mentionné comme diocèseÉtabli (lettre patriarcale)
1607-1610Un évêque de Gwerkel dans les rapportsÉtabli
1733L'évêque Denḥa de Gwerkel commande un manuscritÉtabli
6 avril 1850Création de la nahiye de GoyanÉtabli
1851Création du diocèse chaldéen de ZakhoÉtabli
1915Sayfo — destruction des diocèses d'Amid, Seert, GazartaÉtabli
1923Première migration vers l'Irakischy.fr
1894Manuscrit commandé pour l'église Mar Joseph Hazzaya d'EsheÉtabli (Wilmshurst)
1913Eshe recensé parmi les 7 villages du district de GwerkelÉtabli (Wilmshurst)
1928Première attestation du nom turc : İşşiÉtabli (Nişanyan)
années 1950Sanders visite l'église, encore deboutÉtabli (Wilmshurst)
1957Le village devient Şiköy ; suppression du diocèse de GazartaÉtabli
avril 1969 – sept. 1970Construction de l'église de Qarayéischy.fr
1975Construction des trois fontainesischy.fr
1975-1985Sacerdoce d'Aziz YalapÉtabli
197680 foyers, 680 habitantsÉtabli
1978Premiers départs vers l'EuropeÉtabli
1983-1984Départ massif ; vente des biensÉtabli
1985Contentieux judiciaire ; église convertie en mosquéeÉtabli
1985-1993Occupation par des familles musulmanesTémoignage direct
1993Second dépeuplement du fait des affrontementsÉtabli
août 1993Destruction totale alléguéeContredit
1995Village entièrement vidéÉtabli
1996Fouille clandestine dans l'égliseÉtabli
2020Reportages sur le pillage de l'égliseÉtabli
6 septembre 2023Enquête universitaire de terrain sur placeÉtabli