Le pays avant le village
En 401 avant notre ère, les Dix-Mille de Xénophon traversent le pays des Carduques — la plus ancienne mention connue de ce massif. Le lien entre Carduques et Kurdes reste débattu par les spécialistes.
Suit la Corduène, royaume semi-indépendant décrit par Strabon, disputée entre Rome et la Perse pendant quatre siècles. En 363, le traité de Jovien cède définitivement à la Perse l'Arzanène, la Corduène — le Qardū — et la Zabdicène.
C'est dans ce Qardū que naît une histoire chrétienne continue. Le premier évêque connu de la région, Héliodore de Bet Zabdaï, est déporté par Sapor II vers 337-344 et meurt en chemin. En 410, le synode d'Isaac reconnaît l'évêque de Nisibe comme métropolitain d'Arzoun, du Qardou et du Bet Zabdaï.
Le résultat le plus solide de la recherche. David Wilmshurst établit que la région de Gāzartā fut anciennement appelée Bet Zabdaï et Qardū, et que le Qardū fut un diocèse à succession épiscopale régulière du Ve au XIIIe siècle. Or Joseph Hazzaya, le saint patron du village, y a vécu comme moine puis ermite. Le culte local n'est donc pas une importation dévotionnelle tardive.
Mar Yawsep Hazzaya
Sa biographie est établie par le Livre de la Chasteté d'Ishoʿdnah de Basra, rédigé un siècle après sa mort. Né vers 710 dans une famille perse zoroastrienne du village de Nimrud, capturé à sept ans sous le califat d'Umar II, vendu à un Arabe de Sinjar puis à un chrétien du Qardū. Il y découvre la vie monastique, demande le baptême, est affranchi et entre comme novice au monastère d'Abba Sliba. Il revient ensuite vivre en ermite au Qardū. Son frère se convertit également, sous le nom d'Abdishoʿ. Il est condamné par le synode de 786-787.
Ce qu'il ne faut pas dire. Joseph Hazzaya n'est pas né à Ischy. Aucune source savante ne le rattache au village par la naissance. La formule « village millénaire sous la protection de saint Joseph le Voyant » repose sur un raisonnement à partir du patron, non sur une attestation.
Invasions et sujétion
La tradition orale rapporte des invasions successives — Seldjoukides d'Anatolie, puis hordes mongoles qui renversent les précédents et rasent le village — et évoque sept destructions au total. Elle mentionne l'autorité du Mira'd Garqul, dont le château se tenait à l'embouchure du Khizla. Ces éléments ne sont pas datés et ne sont attestés par aucune source écrite.
Les Mirés sont ensuite remplacés par les Aghayés, seigneurs kurdes organisés en achirete — tribus autonomes de fait, hors de portée de l'autorité turque du fait de l'inaccessibilité des montagnes. Chaque famille chrétienne dépendait d'un agha censé lui devoir protection en échange de son obéissance.
Les auteurs d'ischy.fr sont explicites : cette protection n'était jamais respectée. Les habitants vivaient dans l'insécurité permanente, jamais propriétaires de ce qui leur appartenait. Ils choisissent délibérément de ne pas détailler les souffrances subies, « pour préserver la réalité de leur mémoire », et renvoient aux poèmes.
Après 1923
Le gouvernement de la jeune République lève des taxes trimestrielles collectives : une somme fixe est exigée du village, à charge pour les habitants de la répartir entre les familles selon leurs revenus. Sans subvention d'aucune sorte, les villageois s'appauvrissent et une famine s'installe.
Le village retrouvé sous un autre nom
Le dossier a longtemps buté sur une absence : Ischy ne figurait ni dans les listes du diocèse de Zakho de 1913, ni dans celles du district de Goyan. On en concluait qu'il n'était peut-être qu'une dépendance d'une paroisse voisine.
Le dépouillement intégral de Wilmshurst, mené en août 2026, montre autre chose : le village y figure bien, sous le nom d'Eshe, mais dans le district de Gwerkel — pas dans celui de Goyan, où on le cherchait.
| District | Villages recensés en 1913 |
|---|---|
| Gwerkel | Bāziān, Halmūn, Eshe, Akol, Mār Sabrishoʿ, Hōz, Mer |
| Goyan | Bir Sivi, Sharanesh, Alanesh, Yardā, ʿUmrā, Emṭa, Bellan, Baijō, Margā |
Cinq preuves convergentes
Le saint patron. Wilmshurst cite, parmi les églises survivantes du Gwerkel visitées dans les années 1950, celle de Mār Joseph Ḥazzāyā in Eshe. C'est exactement le vocable de l'église d'Ischy. Ce n'est pas un patron courant : un mystique du VIIIe siècle condamné par un synode, dont le culte est resté strictement local.
Le voisin. Wilmshurst place Bāziān immédiatement à côté d'Eshe. Le voisin ouest d'Ischy est Baznaye — aujourd'hui Doğan. La même paire, dans le même ordre.
La rivière. Le Gwerkel est décrit comme occupant « la haute vallée de la rivière Wzel ». Le Wzel est le Hezil — le Khizla au bord duquel se trouve Hal, d'où sont venues les familles Beth Yonané Yomo et Beth Poles Hanna.
Halmūn. Ce village de la liste du Gwerkel est identifié par ailleurs à Andaç, dans le district d'Uludere — celui-là même où se trouve Ischy.
Un village épargné, puis vidé tard. Wilmshurst note que « plusieurs villages du district de Gwerkel n'ont pas été inquiétés pendant la Première Guerre mondiale, et avaient encore des communautés chaldéennes jusqu'à une date récente ». Cela correspond à Ischy, épargné par le Sayfo de 1915 et peuplé de 680 habitants encore en 1976 — alors que les villages du Goyan, eux, furent détruits en 1915.
L'attestation écrite recule de 1928 à 1894. Wilmshurst rapporte qu'un manuscrit fut commandé en 1894 par Philip Yaʿqōb Abraham de Telkepe, métropolite de Gazarta, pour l'église de Mār Joseph Ḥazzāyā du village d'Eshe. Le village y apparaît comme une paroisse constituée, dotée d'une église assez importante pour qu'un métropolite lui commande un manuscrit — trente-quatre ans avant le registre turc de 1928, jusqu'ici tenu pour la plus ancienne mention.
Deux questions ouvertes du dossier se trouvent ainsi tranchées. Ischy était une paroisse autonome, non une dépendance : il figure comme village à part entière, avec son propre vocable, distinct de celui de Bāziān (Mār Ishoʿ). Et son rattachement était au diocèse de Gazarta, district de Gwerkel.
Une mise en garde du dossier se trouve rectifiée. On avait cru devoir distinguer Bāziān de Baznaye, au motif que le premier apparaissait dans le groupe Gwerkel et le second près d'Ischy, supposé du Goyan. La prémisse était fausse : Ischy étant lui-même du Gwerkel, les deux noms désignent bien le même village.
Le district, documenté depuis 1548
Eshe n'apparaît nommément qu'en 1894. Mais son district, lui, est attesté sur trois siècles et demi. Les colophons de manuscrits — ces notes de fin où le copiste indique où, quand et pour qui il a travaillé — sont ici la source principale : ils prouvent qu'un village était habité et doté d'un clergé à une date donnée.
| Date | Fait établi | Village |
|---|---|---|
| 1548 | Manuscrit copié par le prêtre ʿĪsā, fils du prêtre Abraham, de Hōz | Hōz |
| 1550 | Second manuscrit du même prêtre | Hōz |
| 1562 | Le Gwerkel mentionné comme diocèse dans la lettre du patriarche ʿAbdishoʿ IV | — |
| 1588-1609 | Quatre manuscrits copiés par l'évêque Yōhannān d'Abnāye | Abnāye |
| 1607, 1610 | Rapports mentionnant un évêque de Gwerkel | — |
| 1644 ou 1651 | Manuscrit copié à Jérusalem par le moine Hormizd | Sheben |
| 1671 | Manuscrit copié par Paul, neveu de douze ans du prêtre Yōhannān | Sheben |
| 1733 | L'évêque Denḥa de Gwerkel commande un manuscrit à Alqōsh pour l'église Mar Gaddi | Hōz |
| 1859 | Manuscrit du prêtre Zakaryā, « du monastère de Mar Sabrishoʿ, district de Gwerkel » | Mār Sabrishoʿ |
| 1894 | Manuscrit pour l'église Mar Joseph Hazzaya | Eshe |
Un vide de sources, non un vide d'occupation. Les colophons ne mentionnent que les villages où l'on copiait ou commandait des manuscrits. Un village sans scribe ni commanditaire fortuné reste invisible, quelle que soit son ancienneté. L'absence d'Eshe avant 1894 ne dit donc rien de sa date de fondation.
La localisation, définitivement établie
Wilmshurst situe le district « au nord-est du Jabal Jūdi, autour du cours supérieur de la rivière Hizel », et un colophon de Yōhannān d'Abnāye précise que son village se trouvait « au-dessus de Gwerkel, sur les rives du Hizel ».
Le Hizel est le Khizla de la mémoire villageoise — celui au bord duquel se trouve Hal, d'où sont venues deux des familles du village. La haute vallée du Hezil, au nord-est du Jabal Jūdi, est exactement la zone d'Uludere.
Un détail de couleur, tiré du colophon de 1548 : Hōz y est décrit comme « un village riche en abeilles et en miel, près de la forteresse de Burdqel ».
Un diocèse vieux de seize siècles
Le district relève du diocèse de Gazarta, que Wilmshurst tient pour « l'un des plus anciens diocèses de l'Église d'Orient ». Sous son nom ancien de Bet Zabdaï, il figure dans la province de Nisibe dès le synode de 410. Une liste d'évêques retrouvée par le missionnaire Arthur Maclean, tenue pour authentique par Fiey, compte cinquante-quatre évêques entre le IVe et le XIIIe siècle.
C'est le cadre dans lequel Ischy s'inscrit : non pas un village isolé apparu au XIXe siècle, mais un point dans un réseau ecclésial documenté depuis l'Antiquité tardive.
Le nom, et son effacement
La fiche de l'Index Anatolicus de Sevan Nişanyan donne, pour Onbudak : 1957 (Journal officiel) : Şiköy — 1928 : İşşi — Établissement syriaque au début du XXe siècle. Abandonné.
1928 est la plus ancienne attestation du nom turc, sous la forme İşşi — exactement la graphie qui correspond au « Ischy » de la diaspora. Ce n'est pas pour autant la plus ancienne mention du village : les sources ecclésiastiques le connaissent sous le nom d'Eshe dès 1894.
Nişanyan ne propose aucune étymologie pour İşşi, ce qui signifie chez lui qu'il ne le rattache à aucune langue avec certitude. Le village voisin, en revanche, est explicitement marqué comme syriaque.
| Nom actuel | 1928 | Autre forme | Note Nişanyan |
|---|---|---|---|
| Onbudak | İşşi | Şiköy (1957) | Établissement syriaque, abandonné |
| Doğan | Baznaye | Bazyan (1977) | Établissement syriaque, abandonné |
| Eskihilal | Hilâl | Şêxan (kurde) | Village chrétien abandonné |
Une coïncidence de calendrier. Le diocèse chaldéen de Gazarta est supprimé le 3 juillet 1957, son territoire réparti entre Diarbekir, Alep et le nouveau diocèse de Beyrouth. La même année, un décret rebaptise le village Şiköy. Effacement ecclésial et effacement toponymique la même année.
Chronologie
La colonne de droite indique la solidité de chaque élément : ce qui est établi par une source écrite, ce qui relève de la tradition orale, ce qui est contredit.
| Date | Événement | Solidité |
|---|---|---|
| 401 av. J.-C. | Passage des Dix-Mille chez les Carduques | Établi |
| 363 | Traité de Jovien : le Qardū cédé à la Perse | Établi |
| 410 | Synode d'Isaac : le Qardou sous Nisibe | Établi |
| v. 710 | Naissance de Joseph Hazzaya à Nimrud | Établi |
| Ve–XIIIe s. | Diocèse de Qardū, succession épiscopale continue | Établi |
| XIe–XIIIe s. | Invasions seldjoukides puis mongoles ; village rasé | Tradition orale |
| 1534 | La région entre dans l'Empire ottoman | Établi |
| 1548 | Premier manuscrit daté du district de Gwerkel (Hōz) | Établi (colophon) |
| 1562 | Le Gwerkel mentionné comme diocèse | Établi (lettre patriarcale) |
| 1607-1610 | Un évêque de Gwerkel dans les rapports | Établi |
| 1733 | L'évêque Denḥa de Gwerkel commande un manuscrit | Établi |
| 6 avril 1850 | Création de la nahiye de Goyan | Établi |
| 1851 | Création du diocèse chaldéen de Zakho | Établi |
| 1915 | Sayfo — destruction des diocèses d'Amid, Seert, Gazarta | Établi |
| 1923 | Première migration vers l'Irak | ischy.fr |
| 1894 | Manuscrit commandé pour l'église Mar Joseph Hazzaya d'Eshe | Établi (Wilmshurst) |
| 1913 | Eshe recensé parmi les 7 villages du district de Gwerkel | Établi (Wilmshurst) |
| 1928 | Première attestation du nom turc : İşşi | Établi (Nişanyan) |
| années 1950 | Sanders visite l'église, encore debout | Établi (Wilmshurst) |
| 1957 | Le village devient Şiköy ; suppression du diocèse de Gazarta | Établi |
| avril 1969 – sept. 1970 | Construction de l'église de Qarayé | ischy.fr |
| 1975 | Construction des trois fontaines | ischy.fr |
| 1975-1985 | Sacerdoce d'Aziz Yalap | Établi |
| 1976 | 80 foyers, 680 habitants | Établi |
| 1978 | Premiers départs vers l'Europe | Établi |
| 1983-1984 | Départ massif ; vente des biens | Établi |
| 1985 | Contentieux judiciaire ; église convertie en mosquée | Établi |
| 1985-1993 | Occupation par des familles musulmanes | Témoignage direct |
| 1993 | Second dépeuplement du fait des affrontements | Établi |
| août 1993 | Destruction totale alléguée | Contredit |
| 1995 | Village entièrement vidé | Établi |
| 1996 | Fouille clandestine dans l'église | Établi |
| 2020 | Reportages sur le pillage de l'église | Établi |
| 6 septembre 2023 | Enquête universitaire de terrain sur place | Établi |